Bonjour à tous

Aujourd'hui, j'aimerais aborder un sujet qui me tient à coeur depuis le lancement de notre site web: l'éthique des chroniqueurs de plein air. Je lis plusieurs revues religieusement, des quotidiens, des sites web, je visionne des dizaines d'émissions de télévision qui traitent de chasse et pêche depuis des années. J'ai soupçonné avec le temps que la promotion et le marketing prenaient de plus en plus de place dans mes sources d'information favorites. Pour mieux comprendre comment travaillent les professionnels dans ce milieu, j'ai communiqué avec plusieurs chroniqueurs de plein air. Je voulais savoir si les chroniqueurs de chasse et de pêche pratiquent le journalisme dans les règles de l'art, les relations publiques, le marketing ou un mélange des trois? Sont-ils toujours là pour nous informer objectivement ou sont-ils parfois des agents de promotion? En d'autres mots, les chroniqueurs de chasse et de pêche pratiquent-ils une certaine forme d'éthique journalistique?

Qu’est-ce que c’est l’éthique journalistique? J’aimerais vous l’illustrer  par les questions suivantes : les chroniqueurs de plein air informent-t-ils objectivement la population aux frais de leur employeur, ou sont-ils invités parfois par une entreprise pour faire la promotion d'une destination? C'est surtout dans ce domaine précis que l'on se doit d'avoir l'assurance que le chroniqueur brosse un tableau réaliste d'un séjour en pourvoirie, dans un parc ou une réserve. Le coût d’un voyage de pêche étant ce qu'il est, mieux vaut avoir la certitude d'être bien informé avant de choisir une destination précise. Il n'y a pas de mal à gagner sa vie en faisant de la promotion ou de la publicité. Je n'ai rien contre les chroniqueurs professionnels qui arrivent à se faire un salaire décent en couvrant la chasse et la pêche au Québec. Je les envie même un peu. Mais j'en ai toutefois contre la promotion déguisée en reportage d'information spécialement dans la couverture d'un coûteux séjour de pêche.

Je l'ai déjà écrit sur mon blogue, de mon côté je suis bénévole, je vous informe pour le simple plaisir de partager mes expériences avec vous. J'écris surtout des textes d'opinion qui tombent dans la chronique plutôt que le reportage, mais lorsque je cite des sources, je le fais toujours avec le plus d'objectivité possible. Je n'ai jamais reçu de faveurs des pourvoiries, des parcs et des réserves fauniques que j'ai visitées. Je paie toujours la totalité de mes factures. Pourquoi vous mènerais-je en bateau lorsque j'écris sur une destination pêche si je n'en tire aucun avantage? Mais est-ce que les chroniqueurs professionnels du milieu font toujours la même chose?

Vous pouvez comprendre facilement que ce sujet n'est pas particulièrement simple à couvrir. Personne n'aime voir quelqu'un tenter de faire comprendre les rouages de sa « business ». Parce que malheureusement de plus en plus au Québec, on constate que travailler comme chroniqueur de chasse et pêche, c'est aussi faire des affaires. Pour confirmer mes appréhensions, j'ai donc lancé des bouteilles à la mer à plusieurs chroniqueurs de chasse et de pêche. J'ai eu bien des déceptions. La majorité des courriels que j'ai envoyés ne m'ont jamais valu d'accusés de réception. Heureusement, quelques chroniqueurs ont accepté de se mouiller. Je pourrai donc vous donner le point de vue, dans un premier reportage, d'André-A Bellemare du quotidien Le Soleil, de Martin Ménard de la revue Aventure Chasse et Pêche et enfin de Pierre Gingras, un ancien chroniqueur de plein air du quotidien La Presse. Dans un deuxième temps, j'aborderai surtout le milieu de la télévision sur lequel Jean Pagé de Chasse et Pêche Max diffusé sur RDS, et Claude Roy de Rendez-vous Chasse et Pêche diffusé sur VOX m'ont appris plusieurs choses. Tout au long de mes recherches, j'ai constaté que tous n'est pas aussi simples que je le croyais dans le domaine des médias qui couvrent la chasse et la pêche au Québec.

M. André-A Bellemare du quotidien le Soleil de Québec a été le premier à répondre à mes questions dans un long courriel qui m'a appris beaucoup sur sa façon de faire et sur ses positions sur le métier de chroniqueur. Par exemple, M. Bellemare a pris l'habitude de toujours nous spécifier que c'est à l'invitation d'une pourvoirie ou de la SÉPAQ qu'il s'est rendu dans une destination. Saviez-vous que dans les années 70 la plupart des médias comptaient un chroniqueur de chasse et pêche au Québec?

"Voilà environ 30 ans, j'étais l'un des dirigeants de l'AJPA (l'Association des journalistes de plein air). Nous avions recensé environ 250 chroniqueurs de pêche et de chasse dans la province: toutes les publications écrites (mensuels, hebdomadaires, magazines, quotidiens, revues spécialisées, revues d'entreprises ou d'ordres professionnels), ainsi que dans les postes de radio et les stations de télévision, les maisons de production de films, etc. Quelque 90 de ces 250 personnes ont accepté de devenir membres de l'AJPA, et une cinquantaine d'eux participaient annuellement au congrès de l'association. Le nombre des membres a commencé à diminuer rapidement lorsque nous avons présenté le projet d'un code déontologique (dis "code d'éthique")... Il faut comprendre que la majorité de ces personnes n'étaient pas des employés salariés des médias qui les publiaient; bien souvent, ces personnes produisaient des reportages gratuitement pour certains médias, ce qui leur accordait le privilège de se faire "inviter" dans des territoires de pêche et de chasse pour s'adonner à leur passion..."

J'ignorais qu'un organisme comme l'AJPA avait jamais existé! M. André-A Bellemare m'a appris bien d'autres choses, dont le mode d'opération de son employeur et ses propres règles d'éthique :

« Il ne reste aujourd'hui qu'une poignée de journalistes chroniqueurs spécialisés en chasse et pêche qui sont syndiqués, salariés, employés permanents et "staff". Je suis l'un de ceux-là. Je ne crois pas que mes patrons accepteraient de payer entièrement toutes mes dépenses de séjour dans des parcs provinciaux, des réserves fauniques, des ZECS, des rivières à saumons et de pourvoiries... mes patrons paient mon salaire, mes dépenses de transport, mes repas en chemin. L'hébergement et les repas dans les territoires fauniques concernés sont à la charge des responsables des territoires qui invitent les journalistes à les visiter, tout comme les services (embarcations, moteurs, guides, etc.). Les syndicats représentant les journalistes ont réussi à faire inscrire, dans les conventions collectives de travail, des clauses pour spécifier (au début, au bas ou dans le cadre d'un reportage) que le journaliste a pu faire ce reportage parce qu'il était "invité". Ainsi, les lecteurs peuvent se former un jugement plus éclairé sur le contenu du reportage, tout dépendant de la crédibilité du journaliste.

Mais, comme je vous l'ai dit plus haut, ce ne sont pas tous les chroniqueurs de pêche et de chasse qui sont journalistes professionnels permanents et salariés et syndiqués... On a trop de doigts dans nos deux mains pour compter ces journalistes professionnels... Les autres doivent accepter une foule "d'accommodements" de toutes sortes pour réussir à aller pêcher et chasser où ils veulent aller, et pour réussir à faire ensuite publier leurs reportages..."


M. Bellemare est le doyen des chroniqueurs de chasse et pêche du Québec. M. Bellemare fait ce boulot depuis plus de 30 ans pour le quotidien le Soleil de Québec. J'aurais aimé le voir critiquer plus souvent les pourvoyeurs, les parcs et les réserves sur lesquels il nous informe dans ses chroniques. Pourtant, M. Bellemare est très prompt à nous faire découvrir les mauvais coups des fonctionnaires des ministères fédéral et provincial qui travaillent pour la FAPAQ par exemple. Je voulais comprendre pourquoi les portraits qu'il brosse des destinations pêche sont toujours si positifs. Il m'a expliqué ainsi sa philosophie de travail dans son courriel:

« Ma philosophie? J'avertis celui qui m'invite, au départ, que je vais parler de lui dans mes reportages si son affaire est belle et bonne. Sinon, je n'en parle pas. Parce que si je « descends» quelqu'un dont les bâtiments, les équipements, les services, les repas et les ressources fauniques ne m'ont pas satisfait, ceux qui ont réservé pour aller pêcher et chasser chez lui vont annuler leur réservation, et peut-être que plus personne ne voudra réserver pour séjourner dans son territoire. C'est déjà arrivé, les toutes premières années de ma pratique de la profession de journaliste chroniqueur spécialisé en chasse et pêche. Des pourvoyeurs ont dû fermer les portes de leur établissement, mettre leurs employés à pied et essayer de retourner aux fournisseurs les équipements achetés, loués et stockés pour la saison.»

Voilà donc pourquoi les textes de M. Bellemare ne sont jamais négatifs lorsqu'il écrit sur une destination pêche. J'aimerais bien connaître la liste des entreprises qui l'ont invité et dont nous n'avons jamais entendu parler dans le Soleil... M. Bellemare est très souvent le premier à nous informer sur les nouvelles qui touchent le domaine de la chasse et de la pêche au Québec. Je vous recommande chaudement la lecture de ses chroniques dans le Soleil. Il est l'un des derniers chroniqueurs de chasse et pêche à exercer son métier dans le cadre d'un quotidien avec Robert Ménard du Journal de Montréal et peut-être Julien Cabana du Journal de Québec.

Vous savez assurément que quelqu'un qui pratique le métier d'avocat doit détenir un baccalauréat en droit et qu'il doit être inscrit au Barreau. C'est un métier géré par le Code des professions et un ordre professionnel. En d'autres mots, c'est un métier supervisé par des règles légales strictes et un code de déontologie. Ce n'est pas le cas des journalistes. N'importe qui peut devenir journaliste du jour au lendemain. Il n'y a aucune formation obligatoire pour devenir journaliste, aucun ordre ne veille au grain sur les gens qui pratiquent ce métier, etc.

Toutefois, la plupart des journalistes qui travaillent pour des médias sérieux suivent un code d'éthique strict. Par exemple, si un journaliste d'un quotidien écrit un article sur une destination vacance, on peut s'attendre à ce que son journal ait assumé ses frais de séjour, de transport, etc. Cela rendra évidemment le journaliste plus libre dans son travail et lui permettra de décrire objectivement l'endroit où il s'est rendu, les bons et les mauvais côtés de cette destination. Si un journaliste a été invité tout frais payés pour couvrir une destination, un média sérieux comme le quotidien le Soleil publiera un avis de ce genre :

— Les frais de ce voyage ont été payés par l'Office du tourisme du Mexique.

On voit souvent ce type d'avis dans la section Voyage, de temps à autre dans la section Arts et spectacles, etc. Récemment j’ai lu à la suite d’un article de M. Bellemare dans le Soleil l’avis suivant :

— N.D.L.R. - La réserve faunique de Mastigouche a contribué en partie aux frais de notre journaliste pour la réalisation de ce reportage.

Mais dans le domaine de la chasse et de la pêche au Québec, ce genre d'avis qui éclaire le lecteur sur le contexte de travail du journaliste est très rare, le Soleil est l’exception qui confirme la règle. Ce genre d’avis n’apparaît jamais dans les magazines tout particulièrement. Est-ce à dire par exemple que le mensuel Sentier Chasse et Pêche (SCP) envoient toujours ses rédacteurs réguliers aux frais de la revue dans les pourvoiries, les parcs et les réserves du Québec afin de nous informer objectivement?

Malheureusement, je ne pourrai que supposer que non puisque l'équipe de SCP se fait un devoir de ne jamais répondre à mes courriels jusqu'à maintenant. Heureusement, l'équipe de son principal compétiteur dans le marché québécois, elle,  a pris le temps de me répondre. Je parle bien entendu du magazine Aventure Chasse et Pêche. Martin Ménard qui est rédacteur pêche pour eux m'a brossé un portrait du mode de fonctionnement des chroniqueurs de ce magazine:

"Chez Aventure Chasse & Pêche nous accordons beaucoup d’importance à nos lecteurs alors il me semble opportun de prendre le temps de répondre à vos questions. " (ref1)

"Je suis de l’équipe d’Aventure Chasse & Pêche depuis 3 ans et l’un des aspects que j’apprécie particulièrement du magazine, c’est son honnêteté et son intégrité. Je crois d’ailleurs que les lecteurs nous le reconnaissent bien. Cette mentalité s’applique évidemment à nos reportages. À ce sujet, voici comment nous fonctionnons :

Nous n’allons pas n’importe où. Avant de visiter une destination, nous effectuons quelques recherches afin d’obtenir des commentaires de gens qui y ont déjà été. De cette façon, nous avons le vrai visage de la pourvoirie concernant le service, les installations et la qualité de pêche. 

(...) Je crois qu’Aventure Chasse & Pêche est l’un des seuls médias à avoir des équipes de reportages comprenant autant de personnes… En fait, quand nous effectuons un reportage dans une pourvoirie, ce n’est pas une ou deux personnes qui y vont, mais bien 6 ou 8 individus. Cela nous permet d’avoir des photos plus variées et surtout, un plus grand nombre d’anecdotes qui rendront le reportage vivant et intéressant.

(...) Il n’y a pas de règle d’éthique d’établie. Mais nous n’avons pas de problème d’éthique ou de corruption journalistique pour la simple raison qu’il n’y a pas d’argent en jeu… En effet, le reportage est gratuit pour le pourvoyeur et en échange, nous demandons à ce que l’équipe de reportage soit hébergée gratuitement. Si c’est en plan européen, les membres de l’équipe de reportage doivent faire comme tout le monde : payer leur essence et leur nourriture.
 

J'ai écrit de nouveau à Martin Ménard pour me faire valider deux ou trois détails. En premier lieu M. Ménard m'a confirmé que l'équipe de 6 à 8 individus qui se rend dans une pourvoirie pour faire un reportage est constituée de collaborateurs de la revue. En second lieu, j'ai demandé à M. Ménard pourquoi Aventure Chasse et Pêche ne spécifiait pas à ses lecteurs que l'auteur du reportage était invité par le pourvoyeur. Voiçi ce qu'il m'a répondu:

"- Honnêtement, je crois que les gens sont assez éveillés pour comprendre qu'on ne fait pas un test du genre "client mystère" avec les reportages. Et je trouve tout a fait normal que les pourvoyeurs ne chargent pas les journalistes. Ce serait un peu comme si Réjean Tremblay devait payer son billet lorsqu'il couvre une partie du Canadiens... "

À ma connaissance, Réjean Tremblay, qui est journaliste à la section Sport de La Presse et auteur de la série Lance et Compte, ne paie pas en effet pour accéder à la galerie de presse à Montréal. Toutefois le coût d'un billet pour assister à un match de hockey ne se rapproche pas des frais de séjour pour 6 à 8 personnes en pourvoirie. Mais c'est tout de même un point de vue qui se défend et l'équipe d'Aventure Chasse et Pêche a le mérite de faire connaître publiquement son mode de fonctionnement. J'ai été surpris par la réponse de M. Martin Ménard puisque je croyais dur comme fer que le pourvoyeur payait pour voir un article publié dans le magazine. M. Ménard m'a plutôt spécifié:

" Concernant la personne qui signe le texte, cette dernière n’est pas rémunérée par la pourvoirie, mais plutôt par le magazine. Elle n’a donc aucun avantage personnel à « mousser » la pourvoirie. D’autant plus qu’il lui serait difficile de le faire, car les 5 ou 7 autres personnes savent ce qu’ils ont réellement vécu, il deviendrait alors très difficile pour le rédacteur d’inventer ou de biaiser le reportage sans que personne ne réagisse."

Comme lecteur j'apprécierais tout de même qu'Aventure Chasse et Pêche mentionne simplement que la rédaction de l'article a été rendue possible suite à l'invitation du pourvoyeur ou de la SÉPAQ par exemple. Je comprends que les lecteurs sont assez intelligents pour supposer que c'est le cas. Mais je crois sincèrement que l'ensemble des rédacteurs et des collaborateurs du magazine y gagneraient en crédibilité.

La fédération professionnelle des journalistes a publié sur son site web un guide de déontologie dont voiçi trois extraits :

“Les journalistes doivent éviter les situations de conflits d'intérêts et d'apparence de conflits d'intérêts, que ceux-ci soient de type monétaire ou non. Ils doivent éviter tout comportement, engagement ou fonction qui pourraient les détourner de leur devoir d'indépendance, ou semer le doute dans le public.”
"Les journalistes doivent s'abstenir d'effectuer, en dehors du journalisme, des tâches reliées aux communications : relations publiques, publicité, promotion, (...) Ces tâches servent des intérêts particuliers et visent à transmettre un message partisan au public. Les journalistes ne peuvent pas communiquer un jour des informations partisanes et le lendemain des informations impartiales, sans susciter la confusion dans le public et jeter un doute constant sur leur crédibilité et leur intégrité."

“Les journalistes et les médias doivent payer les frais associés à leurs reportages. Ils ne doivent pas accepter des voyages gratuits ou des participations financières aux frais de reportages de la part d'organismes publics ou privés à la recherche d'une couverture dans les médias.”
source:http://www.fpjq.org/index.php?id=82#conflits

Ce guide de déontologie n'a aucune valeur légale. Au Québec les journalistes ne sont pas tenus de suivre aucune règle de déontologie. Très bien, mais où est la limite acceptable dans le travail des chroniqueurs de plein air? En général, on peut se poser des questions sur l'éthique d'un chroniqueur surtout dans un reportage portant sur une destination. Les autres types d'articles portant sur les techniques de pêche, sur l'utilisation d'un GPS ou d'un sonar, sur la biologie d'une espèce par exemple sont moins à risque d'être influencés par la promotion. Les chroniqueurs de chasse et de pêche qui suivent des règles d'éthique journalistique sont peu nombreux. En fait, l'un des rares qui peut se targuer de porter le titre de journaliste avec M. Bellemare est Louis-Gilles Francoeur du quotidien Le Devoir. À regret son véritable "beat" est l'environnement et il écrit rarement sur la chasse et la pêche. M. Francoeur n'a pas répondu à mes courriels lui non plus tout comme Robert Ménard du quotidien Le Journal de Montréal. Heureusement, j'ai pu interviewer Pierre Gingras, le dernier chroniqueur chasse et pêche à avoir signé un article pour le quotidien La Presse de Montréal. J'étais un fervent lecteur de M. Gingras. Voiçi un extrait d'un de ses articles qui témoigne du genre de journalisme qu'il pratiquait :

« Mais dans la réserve Rouge-Mattawin, rentabilité et service ne vont pas toujours de pair. J'y suis allé trois fois en début de saison, discrètement et en payant mes frais, comme d'habitude. J'étais sur place avec des amis pour profiter de la première journée du plan américain qui comprend l'hébergement, la nourriture et les droits de pêche sur quelques-uns des meilleurs lacs de l'endroit. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a place à amélioration.»

En quelques mots, on apprend que M. Gingras n'était pas invité par l'entreprise où il a séjourné et que contrairement à la plupart des chroniqueurs dans ce milieu, il n'avait pas que de bonnes choses à dire sur son séjour. M. Pierre Gingras a travaillé comme chroniqueur de chasse et pêche pendant presque 20 ans pour la Presse à titre de pigiste. La rédaction de ses chroniques de chasse et pêche s'ajoutait à son travail de journaliste généraliste pour La Presse. Au départ, en 1982, il signait deux chroniques par semaine. À partir de 1987, la chronique sur les oiseaux "À tir d'aile" prend son envol et M. Gingras ne signe plus qu'une seule chronique sur la chasse et la pêche par semaine. Son "beat" horticole prenant de plus en plus de son temps, au tournant de l'an 2000, vu la popularité de la chronique sur les oiseaux, M. Gingras se voit attribuer ces deux sujets à couvrir à temps plein. Le directeur des sports de La Presse a profité de l'occasion pour mettre fin à la publication d'une chronique sur la chasse et pêche dans la Presse. M. Gingras m'a raconté dans une longue entrevue téléphonique les réactions à la mise à mort de sa chronique sur la chasse et la pêche:

« Sauf une personne, je n’ai jamais eu une personne dans toute la province de Québec qui s'est plainte qu'il n'y avait plus de chronique de chasse et pêche. C'est fort ça. Et cela comprend les organismes. Et cela m'a bouleversé. (...) Et encore aujourd'hui, j'ai un peu d'amertume et je n'arrive pas à comprendre. Cela veut dire quoi?

A) Qu'ils ne lisent pas. B) Ils ne sont pas intéressés. Et ça je pense qu'ils se sont tirés dans le pied, parce qu'aujourd'hui il n'y a plus de chasse et pêche dans la Presse. (...) J'ai écrit plusieurs séries sur les ZECS, et je j'ai été le seul journaliste à le faire, je pense de façon journalistique. (...) On remonte dans le temps, on parle de 1978, mais les ZECS, ça existe encore, et ça été décrié par tous les chroniqueurs de chasse et pêche, ç'était le scandale, c'était la révolution et eux autres ils perdaient tous..., les journalistes, s'en ait un exemple de conflits d'intérêts, ils perdaient tous leurs privilèges. (...) Je pense que j'ai été le seul à faire une job correcte, c'est-à-dire d'aller dans le champ, interroger les pour, les contre, voir ce qui se passe et écrire au cours de... on a fait l'an 1, l'an 2, l'an 5, l'an 20 et l'an 25 je pense, toute une série d'articles où on démontrait que cela marchait mieux qu'on le disait.»


— Le fait que vous faisiez du journalisme, que vous alliez sur le terrain, que vous faisiez la part des choses, cela a assurément eu un impact sur le fait que les organismes ne se sont pas plaints de vous voir partir. (...) Je considère que les gens de ce milieu-là sont des spécialistes des relations publiques et des publi reportages. Est-ce que vous êtes du même avis que moi, il n'y en a pas beaucoup des journalistes qui couvrent ce milieu-là au Québec?

« Ben il n'y en a pas. Il n'y en a pas! Il y avait Louis-Gilles Francoeur au Devoir qui en a fait un peu.»

— Vous de votre côté, est-ce que vous aviez un code d'éthique à suivre, il y en a un à la Presse j'imagine?

« Non. C'est pas de même que ça marche. D'abord, j'ai toujours été marginal dans la confrérie de la chasse et de la pêche. Moi je n’ai jamais fréquenté ces gens-là, sauf à l'époque de la fondation de l'Association des journalistes de plein air du Québec, dont j'étais un membre fondateur. Je n'ai pas fait grand-chose là-dedans, mais j'étais là quand ça s'est passé et après ça je me suis détaché de ça. Moi je suis rentré à la Presse en 1975, mais j'avais commencé à écrire sur la chasse et la pêche avant 1975, et j'avais écrit pour la revue Sentier Chasse et Pêche, c'est de même que je suis devenu journaliste d'ailleurs. Même dans la revue SCP, les textes que je faisais, c'était des textes de vulgarisation scientifique. Moi je n'ai jamais parlé d'une pourvoirie dans ma vie pour dire que c'était bon ou pas bon. (...) »

— À la Presse, vous n'avez pas présentement de code de conduite?

« Oui on a des codes de conduite, mais c'est ça que j'explique, moi j'étais, comme je suis journaliste et j'étais chroniqueur, le journaliste que je suis s'est toujours soumis à un code d'éthique qui était peut-être non écrit à l'époque, mais moi je suis journaliste. Le journalisme, ça veut dire quoi? Quand t'es un journaliste, ça veut dire quoi? Ça veut dire que t'avances les faits, mais tu peux les démontrer et qu'il y a une nouvelle là, parce que pour moi c'était des nouvelles. (...) On démontre la nouvelle, on l'explique et on fait l'ABC du journalisme. J'ai toujours fait cela même dans mes chroniques. (...) Par exemple, j'ai parlé des armes à feu pendant plusieurs années et de la façon la plus objective possible. »

— Donc comme vous ne couvriez pas de destinations, vous n'avez pas été mis devant des problèmes d'éthiques que vos collègues rencontraient dans le milieu?

« Eux autres ça faisait leur affaire! (...) Je voulais remplacer Deyglun, c'était un rêve d'adolescents et je me disais, c'est écoeurant le gars écrit pour aller à la pêche. Il va à la pêche, il va à la chasse et cela ne lui coûte rien. Il est payé pour ça. C'est la job la plus extraordinaire qu'y a pas pour un amateur. Mais cette mentalité-là existe encore aujourd'hui. Les chroniqueurs de chasse et pêche, sauf ceux comme Bellemare qui est peut-être l'exception, parce qu'il travaille pour un quotidien, les autres c'est tous des pigistes et eux autres ça fait leur affaire. (...)
Et théoriquement j'aurais pu, si j'avais voulu, si je n’avais pas été journaliste, j'aurais pu me promener à travers la province de Québec. J'ai été sollicité à maintes reprises, pour des raisons assez évidentes parce que l'impact de la Presse le samedi ce n'est quand même pas rien. On parle d'environ un million de lecteurs, (...)  cela à toujours un impact et si tu dis, peu importe le journal, peu importe où, on sait très bien que si tu dis qu'un endroit est tout à fait extraordinaire et qu'on y a pogné des poissons qui pèsent des tonnes et des tonnes, cela ne peut pas faire autrement qu'avoir un impact sur le pourvoyeur en question.»

— Je trouve cela triste que la Presse ne couvre plus ce secteur là, il y a plus de 800 000 personnes qui vont à la pêche au Québec...

« Là où j'en ai. Là où je pense qu'il y a un problème. Moi je pense, je me trompe probablement, j'espère que je me trompe, mais je pense que je ne me trompe pas... dans le fond, c'est que ces gens-là lisent peu ou pas. Les maniaques de chasse et pêche et même ceux qui sont des marginaux et qui y vont deux ou trois fois par année, la seule chose qui les préoccupe, c'est un peu bête à dire là et peut-être que je suis complètement dans le champ, une des grandes préoccupations qu'ils ont c'est A) on va à la pêche, on veut pogner des poissons, on veut tuer un chevreuil.
Et tout ce qui entoure ça, c'est-à-dire l'environnement, la biologie (...) Je ne me souviens pas d'avoir écrit une chronique dans la Presse du genre je vous donne les moyens pour tuer un chevreuil, c'est bête à dire. (...) Moi ce qui m'intéressait c'était tout ce qui était autour : comprendre, le mettre en contexte, expliquer la biologie, comment ça marche, pourquoi il y en a plus, pourquoi il y en a moins, pourquoi à l'île d'Anticosti ils sont un peu plus petits, ils sont un peu plus gros, etc.

(...) Moi ce que j'ai toujours déploré dans le milieu journalistique de chasse et de pêche, c'est qu'on écrivait surtout sur du ouï-dire. Il n'y avait pas de structure journalistique ou presque pas. C'était des opinions. Ca toujours été des opinions (...) et moi j'étais contre les opinions, j'en ai eu quelques-une..., j'étais contre les opinions de façon générale, pour qu'on fasse un travail journalistique. Je pense que le travail journalistique est pas tout à fait accompli. Bien sur quand un gars dans Sentier Chasse et Pêche écrit un article structuré où il dit: ça prends telle cartouche, ça prend tant de poudre pi tout ça. Ça, c'est parfait, on tombe dans la technique. Il n'y a aucun problème. Mais quand on parle d'éthique journalistique où on dit que tel pourvoyeur est extraordinaire. Ça, c'est à mon avis... , c'est de la bullshit.»

— Pour beaucoup de pêcheurs et de chasseurs, c'est seulement la quête qui les intéresse, ce n'est pas le contexte, la nature et l'expérience. J'ai pris une grosse mouchetée de 2 livres...

« C'est ça, c'est toujours agréable de prendre une truite de deux livres. Mais moi c'est pas la truite de deux livres qui m'intéressait. Moi c'était tout ce qui est autour. Je ne dis pas ça parce que je suis plus fin qu'un autre. C'était mes goûts personnels et c'est ça que j'ai toujours essayé de faire. Est-ce que ça marché? Bien la conclusion laisse croire que cela n'a pas donné les résultats attendus. Ça peut-être eu un certain effet, ou un certain impact sur vous ou d'autres, parce que moi j'en avais des gens qui m'écrivaient quand même. J'avais des gens avec qui j'avais d'excellents contacts. Mais le grand public de chasseurs et pêcheurs, il ne faut pas se leurrer, ils lisent Sentier Chasse et Pêche. (...) »

J'ai pu sentir beaucoup d'amertume chez Pierre Gingras. Le fait que sa chronique ait disparu sous le silence après presque 20 ans de parution ne lui a pas plu bien évidemment. Quant à moi, je prendrais deux chroniques par semaine de M. Gingras n'importe quand plutôt que le contenu promotionnel dont nous sommes affligés dans bien des médias. Je ne crois pas que la disparition de la chronique chasse et pêche dans le quotidien La Presse ait eu un rapport avec la forme de journalisme que M. Gingras pratiquait. Je pense sincèrement que c'est surtout le fait que la chasse et la pêche sont de moins en moins populaires dans le grand public en général.

M. André-A Bellemare m'a expliqué dans son style très imagé pourquoi à son avis la chasse et la pêche sont en déclin au Québec et par le fait même, pourquoi le nombre de chroniqueurs permanents, syndiqués et salariés est en chute libre :

« Si, durant les 32 dernières années, j'avais ‘fourré’ les lecteurs du quotidien LE SOLEIL, mes patrons ne m'auraient pas gardé bien longtemps à leur emploi! Les premières années, je remplissais trois pages complètes de grand format, puis, pendant quelques années suivantes, j'avais cinq chroniques par semaine, puis trois, puis deux maintenant... Les politiciens et les fonctionnaires ont réussi à écœurer littéralement les Québécois (es) qui pratiquent la pêche, la chasse et le trappage, en répétant que ‘ce n'est plus à la mode’ de pratiquer ces activités de loisir en plein air, et que les adeptes qui les pratiquent encore sont ‘des nostalgiques, des réactionnaires, des attardés, des dinosaures, des assassins, des bouchers, des sanguinaires, des tueurs, des malades mentaux...’. Et ces politiciens et fonctionnaires ne font plus maintenant que multiplier les empêchements, interdictions et autres emmerdements pour essayer d'écœurer les courageux adeptes qui restent! Ainsi, il y aura de moins en moins de témoins en forêt pour constater le massacre des arbres, la pollution des cours d'eau, la construction de barrages partout et de lignes de transport d'électricité, le creusage des mines, la multiplication des chemins forestiers destructeurs de ruisseaux, de rivières et de frayères (...)
 Amen! »


Je dois vous avouer que je partage bien des idées de M. Bellemare. Dont un point essentiel. Les chasseurs et les pêcheurs québécois sont des témoins privilégiés de l'état de nos ressources fauniques et de nos cours d'eau. Malheureusement, ils sont de moins en moins nombreux à se rendre en forêt. La pêche et surtout la chasse sont des activités en déclin. Je pense qu'un effort de conscientisation des adeptes de la chasse et de la pêche est l'un des meilleurs moyens d'assurer la pérennité de nos ressources. Bien informer les amateurs de chasse et de pêche sur les enjeux, la conservation, l'impact de l'industrie, les problèmes environnementaux, etc. est à mon avis primordial.

Informer les pêcheurs et les chasseurs objectivement sur les avantages et les inconvénients des destinations où l'on peut pratiquer nos sports favoris est aussi très important. Mais qui donc voudra bien tenter d'informer objectivement les amateurs de plein air alors que la plupart des médias les considèrent avant tout comme un marché lucratif, un groupe de consommateurs dont on doit tirer le maximum? Je vous invite donc à lire entre les lignes la prochaine fois que vous aurez devant les yeux un reportage sur une destination qui vous intéresse. Assurez-vous de la crédibilité du chroniqueur, commencez par vérifier s'il précise qu'il a été invité, cela vous donnera déjà une bonne idée sur la justesse du contenu si le chroniqueur admet avoir profité de cet avantage.

En conclusion, je ne rêve pas en couleur et je ne pense pas que la situation va changer du tout au tout. Je ne crois pas que du jour au lendemain les chroniqueurs vont commencer à faire la part des choses comme le faisait M. Pierre Gingras à son époque à La Presse. Tout ce que je demande aux éditeurs de nos médias qui couvrent la chasse et la pêche, c'est de nous informer sur le contexte de travail de leur rédacteur, commencer par suivre tout simplement l'exemple du Soleil et d'André-A Bellemare. Si vous êtes invités, quelque part aux frais d'une pourvoirie, d'un parc ou d'une réserve, dites-le nous tout simplement! Si vous allez dans une réserve faunique dans un secteur offert au public en chalet et que le directeur vous offre la possibilité de pêcher en juin un des meilleurs lac de ce secteur alors que ce plan d'eau ouvre seulement à la fin août pour le commun des mortels, dites-le nous svp! Si dans le cadre du même reportage, le directeur de cette réserve "dans le but de faire découvrir à votre équipe l'éventail des produits offerts dans sa réserve" vous invite à « une journée de pêche quotidienne» sur l'un des meilleurs lacs de sa réserve en juin alors que ce plan d'eau ouvre en juillet, pouvez-vous nous le spécifier? Surtout si les belles mouchetées qu'on voit sur les photos qui illustrent votre séjour de pêche en villégiature proviennent toutes de ce lac qui n'était pas accessible aux pêcheurs qui séjournaient en même temps que vous en chalet dans ce secteur. On va mieux comprendre pourquoi vous avez réussi à faire une pêche de truites mouchetée d'une livre en moyenne. Je prends ici l'exemple d'une réserve faunique parce que je l'ai sous les yeux dans un magazine récent, mais je pourrais prendre aussi le cas de nombreux pourvoyeurs qui offrent des lacs exceptionnels à des chroniqueurs de plein air pour mousser leur entreprise. C'est dans ce genre de circonstances que l'éthique des chroniqueurs de plein air pourrait faire en sorte que les lecteurs soient mieux informés. C'est dans des cas comme celui-là qu'on fait la différence entre le journalisme, les relations publiques et le marketing.

De mon côté, je tente toujours d'informer objectivement mes lecteurs. J'ignore si mon aventure sur le web se terminera dans l'amertume comme celle de M. Pierre Gingras à la Presse. Mais pour l'instant j'ai encore la foi. Sur ce, je tiens à remercier les rares chroniqueurs qui ont accepté de me parler de leur propre mode d'opération. Merci à M. André-A Bellemare du quotidien Le Soleil, à M. Martin Ménard du magazine Aventure Chasse et Pêche et à M. Pierre Gingras de La Presse.

Dans un prochain reportage, je vous ferai part de l'éthique des chroniqueurs de plein air qui couvrent la chasse et la pêche dans le merveilleux monde de la télévision.

Mon seul salaire est constitué par vos commentaires, qu'ils soient positifs ou négatifs, n'hésitez pas à m'écrire.
Alors au plaisir de lire vos commentaires.

david.lefrancois@peche-reportage.com

(ref1)Voilà un exemple à suivre pour plusieurs intervenants dans ce milieu... 

 

David Lefrançois

 


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