De l’art de vendre une destination de pêche

Bonjour à tous

Vous le savez si vous lisez mon blogue, je suis passionné par la chasse, la pêche et les médias. La plupart des émissions de chasse et pêche diffusées au Québec sont copiées automatiquement dans mon enregistreur numérique personnel. Avec l’aide de cet appareil, j’arrive à visionner des heures d’enregistrement en moins de 10 minutes. Je lis tous les articles qui traitent encore de mes deux sports favoris dans mes quotidiens. Je survole aussi tous les magazines spécialisés, afin surtout, de découvrir de nouveaux endroits où je pourrai pêcher. Un forfait pour deux personnes d’une semaine en pourvoirie ou en réserve faunique peut aisément coûter 2000 $, voir plus de 6000 $ si vous allez dans le vrai Nord. Si un jour vous décidez de dépenser un pareil montant pour aller pêcher quelque part en hydravion, où pourrez-vous trouver de l’information fiable afin de choisir votre destination? J’aimerais pouvoir vous conseiller sans hésitation les médias qui couvrent la chasse et la pêche, mais malheureusement je ne crois pas qu’ils font de l’information leur priorité.

Sur le plan journalistique, j’estime  que les destinations où l’on peut pratiquer la chasse et la pêche sportive sont mal couvertes par les chroniqueurs professionnels. La majorité des acteurs de ce milieu sont dans un mode de promotion et non pas d’information. Par exemple, très peu d’entre eux ont la décence de nous dire qu’ils ont été invités par la pourvoirie ou la réserve faunique sur laquelle porte leur « reportage ». Les émissions de pêche à la télévision utilisent la forme journalistique uniquement pour donner de la crédibilité à la promotion des destinations où ils sont invités sans frais. Les chroniqueurs professionnels ne font pas une véritable démarche journalistique. Ils font du troc, des affaires ou un mélange des deux. En échange d'une destination à couvrir, et parfois aussi d'une rémunération, ils offrent de la promotion.  La plupart des pêcheurs s'en doutent et font avec. De mon côté, allez savoir pourquoi, cette avalanche de promotions déguisées en « reportages » me choque de plus en plus. Comme je préfère ne pas avoir à tester devant un tribunal, les limites de ma liberté d’expression, j’ai choisi de ne pas identifier les acteurs décrits dans ce reportage.

Avec un peu de patience, j’ai mis la main sur des exemples documentés, des preuves concrètes de mes allégations. La SÉPAQ est tenue, par la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, de fournir certains renseignements aux citoyens qui en font la demande. J’ai obtenu par la Commission d’accès à l’information du Québec des copies de contrats passés entre la SÉPAQ et des compagnies de productions de vidéo. Plusieurs clauses de ces documents révèlent le contexte de production des émissions de télévision qui couvrent la chasse et la pêche au Québec :

— Le pourvoyeur reçoit et héberge à ses frais, une équipe de trois personnes pour la durée du tournage (minimum 5 jours) et débourse les frais de transport aérien s’il y a lieu.

— Mode de paiement : Trois chèques doivent être joints au présent contrat, le premier payable à la signature du contrat, le deuxième payable en date du premier jour de tournage et le troisième une semaine avant la diffusion.

— Toutes les images tournées par (la compagnie de production ABC) demeurent les droits exclusifs de (la compagnie de production ABC). (La compagnie de production ABC) peut en tout temps, exploiter ces images à sa guise soit pour reproduire une cassette vidéo, une émission de télévision ou tout autre genre de promotion quelle qu’elle soit. LE POURVOYEUR ET/OU LA PERSONNE RESSOURCE NE PEUT EXIGER AUCUNE COMPENSATION À CET EFFET.

Noter ici que les dix-huit contrats, dont j'ai obtenu copie, qui incluaient ces trois clauses étaient passés avec la SÉPAQ. Il s’agissait de toute évidence d’un contrat type. Les pourvoyeurs payaient donc eux aussi cette compagnie de production pour voir une équipe de tournage débarquée chez eux. Dans tous les contrats auxquels la SÉPAQ m’a donné accès, les montants impliqués ont été rendus illisibles. J’ai fait une demande de révision auprès de la Commission d’accès à l’information dans l’espoir d’obtenir ces chiffres un jour.

Voici d’autres clauses qui révèlent comment les affaires se brassent dans une deuxième compagnie de production :

 

— La Réserve faunique des Laurentides s’engage à fournir le logement et la nourriture pour l’équipe et les invités, 5 personnes incluant le pilote d’hélicoptère (…), et à faire tout en son pouvoir pour la bonne marche du reportage, etc.

— Si le tournage ne peut être fait pour des raisons incontrôlables (la compagnie de production XYZ) remboursera le/ou les dépôts ou reportera la date de production.

 

Sur le site web de la compagnie ABC, on mentionne qu’elle présente des reportages. Je ne crois pas que cette façon de produire des reportages soit enseignée dans les facultés de journalisme au Québec! Cette façon de faire relève plutôt des départements de publicité et de marketing.

D’autres contrats passés entre la SÉPAQ et des producteurs de télévision précisent aussi les montants payés pour :

— des capsules hebdomadaires
— la présentation de chroniques
— des transits d’émission du genre « cette portion d’émission vous est présentée par »
— la diffusion de communiqués, du logo et même la mention du site web de la SÉPAQ.

Je vous mets au défi de me trouver une personne dans le milieu des émissions de chasse et pêche à la télévision au Québec qui peut prétendre faire du journalisme et prioriser le droit du public à l’information. Tout a un prix, tout se paye. Ces gens-là font des affaires : de la promotion et de la publicité, surtout pas du reportage.

Je n’ai pas tenté d’obtenir des copies de contrats entre des pourvoyeurs et des compagnies de production. Ces contrats sont strictement privés. Mais Hydro-Québec fait aussi partie des organismes visés par la Loi sur l’accès à l’information. Par une autre demande d’accès, afin de prouver hors de tout doute le contexte commercial de ces émissions, j’ai fait une deuxième demande d’accès à l’information. J’ai pu apprendre que des chroniques et des capsules reliées à Hydro-Québec diffusées dans des émissions de chasse et de pêche étaient aussi de la promotion. Hydro-Québec de son côté m’a fourni les montants payés, mais aucune copie de contrat. Ainsi, j’ai appris que cette société d’État avait payé 25 000 $ pour une série de 26 capsules diffusées en 2006-2007 dans une émission de chasse et pêche. Une commandite d’une valeur de 17 500 $ a été offerte à une deuxième maison de production pour la saison 2007-2008.

Évidemment, les montants mentionnés ci-dessus n’incluent pas les coûts réels de tout le matériel de tournage fourni gratuitement par Hydro-Québec pour la réalisation de ces « publireportages ». Imaginez combien peut valoir un tournage aérien de réservoirs à la baie James ou sur la Côte-Nord. Mais pourquoi payer pour des « publireportages »? Pourquoi Hydro-Québec ne se contente-t-elle pas de campagnes publicitaires? Probablement parce qu’elle veut s’assurer que le message passe avec plus d’impact chez cette partie de la population. Hydro-Québec a de bonnes raisons de cibler le public des pêcheurs et des chasseurs. Ceux-ci lors de leurs séjours en forêt sont à même de constater l’impact sur l’environnement des ouvrages de cette société d’État. Personne ne me fera croire que la pêche au-dessus de forêts inondées sur un réservoir dont les rives sont détruites par le marnage est une activité extraordinaire. Hydro-Québec aura beau me bombarder de publicité et de promotion sur son énergie verte, jamais on ne me fera oublier que l’hydroélectricité a, elle aussi, des impacts négatifs sur l’environnement.

Une troisième demande d’accès à l’information m’a permis de confirmer que l’information et les émissions de chasse et de pêche ne font vraiment pas bon ménage. Même la présence d’un agent de protection de la faune à l’écran peut constituer de la promotion. J’ai obtenu une copie d’un contrat entre le Ministère des Ressources naturelles et de la Faune et une compagnie de production vidéo qui précise que le MRNF a payé 8 051.75 $ pour la « présentation d’émission spéciale relève et maniement d’armes et cours » en 2006. Faits à noter, mes trois demandes d’accès portaient pour la période entre le 1er janvier 2006 et le 31 décembre 2007.

Malheureusement il n’y pas qu’à la télévision que la publicité et la promotion prennent de plus en plus de place aux dépens de l’information. Lorsque j’ai fait mes recherches pour un reportage qui portait sur l’éthique journalistique des chroniqueurs de chasse et de pêche, j’ai obtenu deux témoignages qui précisaient que dans l’écrit, en général, les chroniqueurs professionnels sont invités sans frais par la SÉPAQ et les pourvoiries. Heureusement, certains journalistes comme Julien Cabana qui écrivait pour le MediaMatinQuébec jusqu’au début août 2008, font du bon boulot. Sa série d’articles sur la construction de chalets illégaux par des autochtones dans la réserve des Laurentides était du très bon journalisme. Dans les magazines, plusieurs passionnés, qui font parfois de la pige, nous donnent droit aussi à de bons articles avec du contenu « équilibré » sur des destinations qu’ils ont fréquentées. Mais si on observe le travail de certains pros de plus près, on peut avoir bien des déceptions.

Ma demande d’accès à l’information envoyée à la SÉPAQ visait aussi trois magazines spécialisés sur la chasse et la pêche publiés au Québec. Aucun des documents dont j’ai obtenu copie ne mentionnait que la SÉPAQ a payé pour que des reportages soient publiés dans ces magazines. Mais la SÉPAQ a refusé de me fournir la liste et la valeur de tous les forfaits qu’elle a donnés aux médias pour faire de la promotion! Allez savoir pourquoi…

Évidemment, les chroniqueurs de chasse et pêche qui acceptent des forfaits gratuits sont en conflits d’intérêts. Dans ce contexte, je me suis amusé à faire une petite recherche sur les flatteries qu’on peut lire dans les « reportages » des chroniqueurs professionnels. Un article paru cet été m’a particulièrement contrarié. Dans ce papier, on pouvait lire qu’il est toujours possible de capturer des ombles de fontaine d’un poids moyen d’une à deux livres dans la réserve des Laurentides, surtout dans les plans d’eau « du fameux secteur Croche-McCormick de cette réserve ». C’est vrai, les statistiques le prouvent. Mais c’est aussi une façon de faire dire à des statistiques ce que les dirigeants de la SÉPAQ désirent lire. C’est que, voyez-vous, selon les statistiques de 2007, le nombre de lacs offrant une telle qualité de pêche dans ce secteur était très limité. On parle en effet d’un total de sept plans d’eau! Seulement 179 captures ont été faites sur ces 7 lacs. 179 prises sur un total de 16 843 ombles de fontaine capturés dans le secteur Croche McCormick. En d'autres mots, à peine 1,06 % des prises ont été capturées sur des lacs qui offraient des prises de plus d'une livre en moyenne dans ce secteur.

Les excellents résultats auxquels cet article faisait référence représentaient un pourcentage de l’offre de 3,35 % en 2007. Par l’absurde, que diriez-vous que j’utilise les statistiques d’une façon négative, et qu’au lieu de mentionner les résultats des meilleurs plans d’eau, je porte mon attention uniquement sur les pires? Si je suis la logique de cet article, j'aurais pu écrire : « Des truites de moins de 100 grammes dans la réserve des Laurentides » et ce titre aurait été lui aussi véridique sur le plan statistique. Mais je ne crois pas que le directeur de la réserve des Laurentides m’inviterait à pêcher chez lui tous frais payés pour présenter ses forfaits à mes lecteurs avec de pareils titres. En 2007, le poids moyen des captures dans le secteur Croche-McCormick était de 150 grammes environ. Évidemment, cette donnée très révélatrice n’apparaissait nulle part dans l’article. Surtout pas dans le titre!

Au fil de mes lectures, et avec les années, j’ai pu remarquer de nombreux procédés utilisés par les pros pour vendre une destination. S’ils ont fait une belle pêche en réserve faunique et qu’ils ont des photos pour le prouver, ils précisent rarement le nom du lac où ils ont pêché. Pourquoi? Tout simplement parce qu’ils ont souvent eu accès à un plan d’eau qui n’était pas offert au public au moment de leur séjour. Si les photographies qui illustrent leur « reportage » sont des archives ou si l’on nous montre des pêcheurs inconnus avec de belles prises, c’est que l’auteur a fait chou blanc et qu’il préfère le taire bien évidemment. Généralement, les pros mentionnent rarement les dates de leur séjour sur le terrain. Mais, ils ne se gênent pas pour écrire que la pêche est bonne à longueur d'année à cause du système de gestion des ressources mis en place ou à cause de l'altitude des lacs qui favorise une bonne température de l'eau, etc.

Certains chroniqueurs tirent aussi profit du bassin de lecteurs qu’ils peuvent « offrir » comme éventuels clients, aux pourvoyeurs ou à la SÉPAQ, afin d’obtenir d’autres privilèges que des séjours gratuits. Il y a un an ou deux, un article qui portait sur un forfait de pêche en chalet dans la Mastigouche nous mentionnait que dans le cadre du reportage, le directeur de cette réserve « dans le but de faire découvrir à l’équipe du magazine l'éventail des produits offerts » avait invité les chroniqueurs à « une journée de pêche » sur un lac offert uniquement à la pêche quotidienne. Avec mon esprit tordu, je me suis immédiatement dit que la qualité de pêche dans les lacs alloués suite aux tirages au sort en hébergement n’avait pas été à la hauteur… Bien entendu, ce plan d’eau accessible uniquement à la pêche quotidienne était l'un des meilleurs lacs de la réserve. Le chroniqueur qui signait l’article avait pu le pêcher en juin alors que ce lac ouvrait en juillet. Si les lecteurs du magazine l’avaient su, ils auraient pu comprendre pourquoi l’auteur prétendait avoir capturé des truites mouchetées pesant une livre en moyenne. Les gens ordinaires, comme vous et moi, n’auront jamais la chance de pêcher dans un lac avant qu’il soit ouvert au public. Pour nous, ce genre de chose constituerait un acte de braconnage. Pour les chroniqueurs de pêche professionnels et leurs hôtes de la SÉPAQ, il s’agit tout simplement d’une façon efficace de faire leur travail!

En 2006, on pouvait lire la note de la rédaction suivante à la fin d’une chronique intitulée « Au pays des truites géantes » : « La Réserve faunique du Saint-Maurice a contribué en partie aux frais de notre journaliste pour la réalisation de ce reportage. » Au moins, on pouvait comprendre pourquoi le titre était si vendeur. Aujourd’hui, cet auteur se contente de préciser dans ses textes qu’il est invité par la direction de la réserve qu’il nous présente. Mais c’est déjà ça, la plupart des chroniqueurs ne laissent jamais entendre qu’ils profitent des largesses de ceux qui gèrent les pourvoiries, les parcs et les réserves fauniques dont ils vantent exclusivement les mérites neuf fois sur dix. Personne dans ce milieu n’applique le Guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Quelle est la limite que les amateurs de pêche seront capables d’accepter dans la promotion déguisée qui leur est destinée? Certains animateurs d’émissions de pêche portent maintenant les couleurs de leurs commanditaires durant les tournages. Cela nous donne droit à de véritables hommes-sandwichs à l’écran. Et je n’ose même pas aborder en détail tous les produits commandités qui apparaissent à l’écran. Deux animateurs ontariens ont dépassé les limites il y a plusieurs années. Ils ont pêché dans un sanctuaire et utilisé des méthodes de pêche illégale pour s’assurer de tourner de « bonnes images ». Ils ont été déclarés coupables de braconnage en Ontario. L’histoire s’est retrouvée dans le prestigieux quotidien Globe and Mail. Mais cela n’a pas empêché ces deux messieurs de conserver leur émission en onde et la plupart de leurs commanditaires. Évidemment, personne dans les médias spécialisés qui couvrent la chasse et la pêche au Québec n’avait mentionné cette affaire. Ces deux braconniers animent toujours des émissions de pêche de nos jours malgré cette histoire.

Prêteriez-vous autant d’attention aux articles de votre chroniqueur automobile favori s’il était commandité par un fabricant d’auto? Est-ce que vous vous précipiteriez pour aller manger dans un restaurant recommandé par un critique culinaire si vous saviez que ce journaliste profite de repas gratuits pour lui et ses proches à tous les endroits sur lesquels il chronique? Pourquoi acceptons-nous alors que des chroniqueurs de chasse et pêche recommandent les destinations où ils ont séjourné gratuitement sans nous le mentionner dans leurs « reportages »? Pourquoi accepte-t-on nous de ne pas être informé que les producteurs des émissions de télévision qui nous présentent des forfaits de chasse ou de pêche sont payés par le pourvoyeur ou la SÉPAQ? Pourquoi acceptons-nous que le principal joueur en matière de chasse et de pêche au Québec, la SÉPAQ, une société d’État, participe à ce genre de promotion déguisée? Et pour ajouter la cerise sur le sunday, certaines émissions de chasse et de pêche diffusées au Québec profitent même de crédits d’impôt au fédéral comme au provincial. Même le fisc encourage à sa façon la production de ces promotions déguisées en reportages!

J’aurai avant longtemps 50 ans. Ma conjointe aimerait bien que l’on se paye un beau voyage de pêche pour cette occasion. Nous avons un peu plus de cinq ans pour économiser l’argent nécessaire pour aller dans un endroit vraiment fantastique. Pouvez-vous m’aider à faire le choix de notre destination? N’hésitez pas à m’envoyer vos recommandations, entre vous et moi, elles valent beaucoup mieux à mes yeux, que celles que l’on retrouve dans les médias spécialisés qui traitent de la pêche sportive au Québec!

david.lefrancois@peche-reportage.com

 

David Lefrançois

 


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