Gros efforts, petits poissons
La truite de ruisseau, une vraie passion!
Par Robert Hamel

Jeune, mon père me racontait ses parties de pêche dans les ruisseaux des Cantons de l’Est. Avec des amis, ils escaladaient le mont Sutton à la poursuite de la truite de ruisseau. C’était dans les années 50. Je n’ai aucune idée des quotas à l’époque, mais selon ses dires, il n’avait aucun problème à prendre sa limite. Il y avait des ombles de fontaine pour les fins et les fous! La pêche rapportait à chaque sortie, mais mon père me disait qu’il fallait tout de même travailler fort pour atteindre certains segments des minuscules cours d’eau.

Une dizaine d’années plus tard, la qualité de pêche avait diminué. Certains pêcheurs avaient abusé de la ressource et la petite truite n’était plus aussi abondante. Les pêcheurs n’ont pourtant pas l’habitude de se comporter de cette façon!

J’aurais aimé visiter ses coins secrets dans ma jeunesse, mais la situation avait changé. Les ruisseaux qui se trouvaient sur des terres jadis presque sauvages n’étaient plus aussi accessibles. D’abord, les habitations avaient poussé rapidement sans compter les citadins qui avaient commencé à ériger leur petit domaine. Ajouter à ce contexte tous les terrains sous bail, ça faisait beaucoup d’obstacles à franchir avant de mouiller sa ligne. J’y reviendrai.


Mes débuts
:
À l’école secondaire, j’ai rencontré un ami qui partageait les mêmes passions que moi. Il était coureur des bois à ses heures et adorait la pêche. Un jour, il me parla d’un oncle qui habitait sur une terre bordant un petit ruisseau. Sa propriété se trouvait au pied du Mont Écho, une montagne voisine du Mont Sutton. Les truites de ce ruisseau qu’on n’avait jamais vu de notre vie nous intéressaient beaucoup! Au printemps, l’oncle de Sylvain nous a permis de monter une tente sur son terrain pour pouvoir accéder au fameux ruisseau plein de truites frétillantes! Nous étions probablement en 1977-78.

Pour la première fois de ma vie, j’ai marché dans un ruisseau à faire des lancers ici et là. Je me fiais surtout à mon instinct et un peu à ce qu’on m’avait raconté sur cette pêche. Nous avons eu beaucoup de plaisir, mais je ne me souviens pas d’avoir pris une truite durant ce week-end. J’étais jeune certes, mais je pense qu’on était un peu tôt en saison. Je me rappel qu’il y avait encore de la neige à plusieurs endroits. Quelques semaines plus tard, nous sommes retournés chez l’oncle en question et nous avons pris une petite quantité de truites. Rien à voir avec les années ’50, mais assez pour prendre goût à cette pêche. La portion de ruisseau sur le terrain de l’oncle n’était pas très productive, mais nous avons fini par trouver des zones plus poissonneuses. Nous nous sentions un peu comme des chercheurs d’or : nous ratissions chaque pied carré d’eau à la recherche de ces petits poissons aux points rouges et au ventre orangé. Même si les captures étaient rarissimes, j’ai vraiment eu la piqûre pour cette pêche. Marcher en forêt assouvissait mon goût pour la liberté. J’avais l’impression de m’évader. Découvrir au virage de nouvelles chutes m’exaltait. Je voyais du poisson partout.

Au début des années ’80, j’avais acquis un peu plus d’expérience comme pêcheur et j’étais capable de lire une carte topographique. Ma soif de l’aventure m’a amené dans la région du Mont Mégantic. Avec des amis, nous avons fait du camping sauvage à plusieurs reprises afin d’être plus près des zones de pêche. Je suis tombé en amour avec ce coin de pays très peu développé à l’époque. Et franchement, la qualité de pêche était supérieure à la région de Sutton. Le premier ruisseau dont je me souviens était situé dans le petit village de La Patrie. Si ma mémoire m’est fidèle, ce large ruisseau s’appelait le « Petit Canada ». C’était plus une rivière qu’un ruisseau. La truite était assez abondante, mais il fallait vivre avec d’autres pêcheurs car ce cour d’eau était connu et facile d’accès. Dans le Petit Canada, nous avons pris des truites indigènes de 12 pouces. Pour ceux qui connaissent la truite de ruisseau, un poisson de cette longueur équivaut à un trophée.

Mon plus beau ruisseau coulait et coule encore au Mont Mégantic. J’ai découvert ce magnifique ruisseau en scrutant une carte topographique de la région. Nous ne savions absolument rien de ce petit cour d’eau, mais on voyait bien par la dénivellation que l’endroit était prometteur. La carte nous indiquait un sentier qui croisait ce petit ruisseau. Nous l’avons emprunté et un mille plus haut, nous l’avons aperçu. C’était un ruisseau loin des regards. Bien sûr, nous n’étions pas les premiers à le voir, loin de là, mais il fallait une dose d’énergie pour l’atteindre. La plupart des pêcheurs font rarement ces longues marches en forêt pour prendre des poissons de 6-7 pouces! Il y avait donc de l’espoir de pêcher un cour d’eau peu fréquenté. La pêche a été excellente, en nombre en tous les cas. Pour la taille, disons qu’on pouvait en corder plusieurs dans une poêle à frire! Mais, pour moi, ça n’avait aucune importance. Nous étions seuls sur la montagne et nous prenions du poisson au pied de superbes cascades. Je n’ai jamais revu un ruisseau couler avec autant de force, tellement que j’avais baptisé une des chutes « Val Jalbert ».

Dans un élan de nostalgie, j’ai voulu revoir ce ruisseau un jour que je passais par la région. J’ai débuté ma marche et à mi-chemin, je suis revenu sur mes pas car je n’étais plus certain d’être au bon endroit. Notre véhicule avait attiré les agents de conservation. Ils nous attendaient! Heureusement, nous n’avions pas de canne à pêche car j’ai appris ce jour-là que nous avions foulé le sol du parc national du Mont Mégantic! Eh oui! le ruisseau que je pêchais jadis se situait maintenant dans un sanctuaire. Les agents ont été fort sympathiques et ont vite remarqué que n’avions rien de braconniers! Nous avons même jasé un bon quart d’heure avec eux. Ils m’ont dit que je ne m’étais pas trompé, que j’étais bien en direction de mon ruisseau. Ils nous ont raconté qu’ils devaient être vigilants car des braconniers erraient souvent dans le secteur. Le Parc existe depuis le 16 juin 1996. http://www.sepaq.com/pq/mme/fr/

La truite de ruisseau en 2007:
Dans le passé, bon nombre de ruisseaux ont été carrément violés par des pêcheurs insouciants ou bien c’est la pression de pêche qui les a littéralement vidés de leurs poissons. Même si nous respectons les limites permises, ces torrents ne produisent pas tant de poissons…

J’ai recommencé à pêcher la truite de ruisseau en 1996. Avec un ami, nous avons cherché et trouvé quelques endroits intéressants. À l’aide d’une carte, nous avons inventorié une dizaine de ruisseaux. Nous les avons tous visités et pêchés, mais nous n’en avons retenus que 3 qui avaient un bon potentiel. Ces trois ruisseaux coulent sur des terres privées. J’ouvre une parenthèse ici en vous disant qu’il faut absolument obtenir la permission pour pêcher sur une terre privée. J’ai déjà entendu des gens dire que s’ils marchaient les deux pieds dans le ruisseau, ils étaient dans leur droit. À ma connaissance, le fond du ruisseau appartient également au propriétaire. Et de toute façon, même si c’était le cas, je vois mal comment un pêcheur ferait pour se trouver toujours les deux pieds dans l’eau. Il y a des obstacles infranchissables que seule la berge nous permet de contourner. Suivez ce conseil : obtenez la permission des propriétaires pour stationner votre voiture et pêcher. Vous dormirez sur vos deux oreilles et cela vous permettra de passer une journée plus agréable. Donc, ces trois ruisseaux dont je parle représentent à eux seuls 2 jours de pêche.

Chaque année, je fais mon pèlerinage au mois de mai. Vous comprendrez que, compte tenu de la fragilité de ces petits cours d’eau, je ne vous dévoilerai pas mes coins secrets. Toutefois, je vous assure qu’il est possible, même en 2007, de pêcher des ruisseaux encore peu fréquentés. Je sais qu’il y a des possibilités de pêche dans les réserves fauniques, les Z.e.c. et certaines pourvoiries, mais je ne peux vous en parler davantage car je n’ai jamais fait de démarches à ces endroits pour ce genre de pêche. Dans le Nord du Québec, là où tout le monde se concentre sur le doré, je suis convaincu qu’on peut prendre de la petite truite de ruisseau indigène. Alors, informez-vous, il y a sûrement des truites qui vous attendent quelque part!

Une fois que vous aurez trouvé votre ruisseau, dites-vous bien qu’il est possible qu’il y ait des secteurs plus productifs que d’autres. Par expérience, je sais que plus une portion de ruisseau est inaccessible, plus il y a de chance qu’elle vous réserve de belles surprises. Voyez-vous, sans vouloir juger personne, le pêcheur type est un être foncièrement paresseux. Lorsque la forêt qui borde le cour d’eau est composée d’aulnes ou de framboisiers et que cela créé une barrière difficile à franchir, vous risquez de ne pas rencontrer beaucoup de pêcheurs. Voilà une première bonne nouvelle! Et si en plus votre ruisseau est loin d’une route, vous doublez vos chances de prendre du poisson.

L’équipement:
La truite de ruisseau demande peu d’équipements : une canne à pêche(lancer léger) de 4-5 pieds, un contenant de vers qui s’attache à la ceinture et un panier d’osier pour conserver vos prises. Dans mes randonnées, je porte un pantalon long de nylon et une paire d’espadrilles. Auparavant, j’enfilais un « short », mais les longues herbes et arbustes de toutes sortes me faisaient la vie dure. Un pantalon léger a l’avantage de sécher rapidement et de me protéger des éraflures. Pour moi, les espadrilles avec une bonne semelle surpassent toutes les bottes d’eau que vous trouvez sur le marché. D’abord, elles sont légères. Ensuite, vous ne craindrez pas de traversez le ruisseau même si l’eau vous monte à la ceinture! À 7 heures le matin, l’eau vous glace le sang, j’en conviens, mais on s’habitue assez rapidement. Si la pêche est bonne, vous ne vous rendrez même plus compte de cet inconfort!

La technique
J’utilise le ver de terre comme appât pour déjouer la truite. J’ai déjà tenté des expériences avec de minuscules cuillères et même de mini poissons-nageurs, mais je reviens toujours inlassablement avec la bonne vieille méthode du lombric monté sur un hameçon simple et précédé d’un plomb « split shot » à 12 pouces. Le poids du plomb permet à l’offrande d’atteindre le fond, mais s’il y a une truite, je vous assure que le ver n’ira pas loin! C’est que la truite de ruisseau est toujours à l’affût, attendant la nourriture amenée par le courant. Mon partenaire qui m’accompagne année après année utilise le même montage sauf qu’il y ajoute une petite cuillère tournante comme attracteur.

Idéalement, c’est plus facile de présenter l’appât en descendant le ruisseau car la force du courant transporte naturellement le ver là où les truites se terrent derrière les roches. Ainsi, il n’y a pas de mou dans le monofilament. Si par contre, vous montez le ruisseau, je vous suggère de marcher dans la forêt, de faire des percées ici et là et d’exécuter vos lancers en aval. La pêche est plus agréable et vous aurez plus de contrôle pour atteindre la cible. Pêcher un ruisseau demande beaucoup d’adresse. C’est souvent un travail chirurgical car vous vous retrouvez fréquemment au milieu de branches, d’arbustes, de roches…etc. Les arbres qui se trouvent de chaque côté du ruisseau vous créeront aussi toutes sortes d’ennuis car ils forment ni plus ni moins un plafond au-dessus de votre tête. Vous aurez avantage à lancer de côté ou par en dessous si vous ne voulez pas vous accrocher! Et encore! Il est rare qu’on ne fasse pas au moins une mauvaise manœuvre durant une sortie. Dans ce temps-là, celui qui pêche avec vous, observe la scène en riant et continue de pêcher malgré votre embarras!! Je vous dirais que plus le ruisseau est enchevêtré, plus il y a de poissons! Que voulez-vous? Tous ces obstacles créent des remous dans l’eau et sont de véritables abris naturels pour l’omble de fontaine.

On peut prendre des truites un peu partout dans le ruisseau, mais il y a assurément des endroits plus « payants » que d’autres. Tous les billots et les arbres immergés dans l’eau cachent habituellement des truites. Il faut parfois plus d’un lancer pour attirer leur attention, mais lorsque vous aurez un poisson intéressé, il sortira de sa cachette pour attaquer sa proie. Chaque grosse roche dans le ruisseau retient le courant et crée de la turbulence, c’est une zone de confort qui abritent souvent des poissons. Il faut absolument lancer pour vérifier. Si vous apercevez de l’écume accumulée près du bord, lancez car c’est encore un signe que l’eau tourbillonne et ces endroits regorgent de truites. Vous prendrez également des truites simplement dans le courant en laissant traîner votre ver. Tous les virages brusques du cour d’eau sont des environnements très prolifiques. Le pied des chutes est un emplacement incontournable, mais on est parfois déçu de rien prendre car on pense que le « pool » de 5-6 pieds de profondeur renferme un trophée! Ce n’est pas souvent le cas. Il m’est arrivé une seule fois de prendre une belle truite de 12 pouces au pied d’une chute de 3 mètres. Le paysage était à couper le souffle. J’étais en haut et j’ai dû remorquer la truite. J’avais hâte de la tenir dans mes mains! Je me suis d’ailleurs toujours demandé pourquoi il n’y avait pas plus de poissons de belle taille dans ces piscines ultra oxygénées. Les conditions semblent pourtant excellentes, pour ne pas dire parfaites. Je m’y arrête toujours pour faire des lancers, mais je n’ai plus autant d’espoir qu’auparavant. De toute façon, dans un ruisseau, on ne laisse rien au hasard. On doit ratisser le moindre recoin. Par contre, on ne doit pas s’acharner. Si après 3-4 lancers, vous ne sentez pas de touche, poursuivez votre route.

Quand pêcher?
Au printemps, la pêche est bonne dès la fin du mois de mai. En juin, vous ne serez plus seul, les moustiques piqueurs vous attendent! Insecticide obligatoire! Je suis allé souvent en juillet et août et je n’ai jamais été déçu. D’ailleurs, les plus grosses truites se prennent généralement en milieu et en fin de saison. En fait, la pêche est excellente tout l’été en autant que les niveaux d’eau se maintiennent. Lorsqu’il y a de fortes pluies, attendez quelques jours avant de vous rendre sur les lieux car la grande quantité d’eau risque de disperser les poissons. Aussi, la coloration « lait au chocolat » de l’eau est un inconvénient non négligeable sur la visibilité de votre appât. La truite de ruisseau commence à mordre vers 7 heures. La qualité de pêche atteint son apogée vers 10 heures. Après 17 heures, c’est le calme plat. Ce que j’avance n’est pas scientifique, ce ne sont que des observations accumulées. Une dernière chose, si vous fréquentez un ruisseau assez connu, levez-vous tôt et ouvrez la marche le premier. Vous aurez un avantage certain sur les autres pêcheurs qui vous suivront.

Conclusion La pêche de ruisseau est un beau prétexte pour aller marcher, faire de l’hébertisme et profiter du grand air. C’est un centre d’entraînement sophistiqué qui mettra à l’épreuve vos capacités cardio-vasculaires, certes, mais qui vous apportera beaucoup de satisfaction personnelle, surtout après une longue randonnée. Il n’est pas rare de parcourir quatre ou cinq kilomètres et parfois plus sans ressentir la fatigue. C’est que notre attention est dirigée uniquement sur la pêche et on en oublie les distances parcourues. Essayez tout de même de calculer le temps car il vous faudra un jour revenir à votre point de départ. Pensez vous apporter des denrées et des breuvages car vous dépenserez beaucoup d’énergie.

Même si vous ne prenez pas de poisson à chaque sortie, je vous assure que la beauté du paysage, l’odeur de la forêt et la tranquillité compensent largement pour vos journées bredouilles.

Si vous avez des commentaires, n’hésitez pas à m’en faire part.

Bonne pêche!
Robert Hamel






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