"Surpêche" dans la réserve faunique Mastigouche?
L’hiver dernier www.peche-reportage.com a obtenu suite à plusieurs demandes d’accès à l’information toute une série de données sur la pêche dans la réserve faunique Mastigouche. Après analyse de ces données, j’ai été surpris de constater que plusieurs lacs en 2007 et en 2008 avaient été victimes de « surpêches ». En 2008, les quotas annuels de pêche en kilos ont été dépassés de plus de 10% sur 47 des 278 lacs à ombles de fontaine ouverts au public dans la réserve faunique Mastigouche!
En fait, les pêcheurs avaient pu dépasser largement le quota annuel en kilo de ces lacs avec la bénédiction de la SÉPAQ. En d’autres mots, la saison de pêche sur plusieurs lacs de la Mastigouche avait été beaucoup plus longue que prévu par le MRNF en 2007 et en 2008. J’ai donc écrit à la direction de la SÉPAQ à Québec qui a refilé mes questions à Mathieu-H Brunet, le directeur de la réserve faunique Mastigouche.
Voici un tableau qui porte sur 20 lacs que j’ai préparé pour illustrer le problème de dépassement des quotas dans la réserve faunique Mastigouche en 2008. Dans tous les cas, on parle de l’omble de fontaine, l’espèce principalement retrouvée dans cette réserve.
Fait à noter, M. Mathieu-H Brunet a répondu à mes questions le 20 février dernier. Le plan de pêche de la saison 2009 était connu à ce moment-là. On savait donc combien de kilos seraient alloués annuellement dans cette réserve faunique sur tous les plans d’eau offerts aux pêcheurs en 2009. J’espérais publier ce reportage une fois que les données de la saison 2009 seraient disponibles, mais je pense qu’il est temps de faire paraître ces informations qui pourraient intéresser certains d’entre vous.
Question : Pourquoi les quotas annuels de plusieurs lacs ne sont-ils pas respectés dans la réserve faunique Mastigouche?
Réponse de Mathieu-H Brunet:
Il me fait plaisir de pouvoir répondre aux questions que vous vous posez par rapport à la gestion de la ressource halieutique dans la réserve faunique Mastigouche. L'intérêt que vous avez pour la gestion faunique démontre bien l'attachement que vous entretenez envers la réserve faunique, tout comme beaucoup d'autres pêcheurs, chasseurs et villégiateurs qui fréquentent Mastigouche.
Je me permets tout de même de vous rappeler que la Société des établissements de plein air du Québec (SÉPAQ) est le gestionnaire identifié par le gouvernement pour gérer les activités sur le territoire des réserves fauniques québécoises. Bien que nous mettions activement l'épaule à la roue dans la gestion des ressources présentes sur le territoire, il relève bel et bien du MRNF d'orienter cette dernière.
Ce processus de gestion commune se fait par le biais de maintes discussions et rencontres tout au long de l'année entre les représentants de la réserve faunique et les biologistes du MRNF et à la lumière des résultats d'études et des observations du MRNF, nous ajustons le plan de pêche d'année en année au bénéfice des pêcheurs actuels, mais aussi pour les générations futures.
D'entrée de jeu, il est important de comprendre qu'au contraire de ce que vous avez mentionné dans le présent courriel, les lacs dans la réserve faunique Mastigouche ne font pas l'objet de surpêche, encore moins régulièrement, comme vous semblez l'admettre. Il irait à l'encontre de notre mission de procéder ainsi. Il peut cependant arriver que des quotas soient dépassés ponctuellement, pour différentes raisons, et le MRNF analyse ces dépassements et réagit au besoin dans la variation des quotas alloués à ces lacs. La gestion de la faune fait l'objet d'une analyse sur plusieurs années et il serait erroné de sortir hors contexte, une analyse ponctuelle de la pression de pêche.
Sachez que les 7 premiers lacs dont vous faites mention (mis à part le lac Head) font l'objet d'ensemencements annuels ou aux deux ans. (NDLR : de gauche à droite dans le tableau : du lac Iroquois au lac Court) Dans ces cas, les quotas sont alloués à titre indicatif seulement pour servir de barème. Et dans ces cas précis, il est impératif de pêcher TOUT le poisson qu'il nous est possible de prendre (tout en assurant une bonne qualité de pêche à la clientèle) pour abaisser au maximum la ressource halieutique dans le lac avant qu'il y ait de nouveaux ensemencements. C'est une pratique tout à fait normale dans ces circonstances. C'est aussi le cas de 4 autres lacs dans votre liste (pour un total de 11 lacs sur 20).
Dans le cas des autres dépassements, après analyse annuelle du MRNF, les quotas n'ont pas été baissés, mais au contraire, ils ont été maintenus ou augmentés, car le succès de pêche et le poids moyen des poissons permettent de croire que ces lacs peuvent prendre une pression de pêche accrue. Plusieurs facteurs peuvent justifier les dépassements de quotas, dont un meilleur succès de pêche ou l'augmentation du poids moyen des prises, pour ne nommer que ceux-là. À cet effet, il faut savoir que les quotas attribués par le MRNF, tout en étant le plus justes possible, sont souvent conservateurs, pour tenir compte de certains facteurs extrinsèques comme les oublis de déclaration de prises, le braconnage et tout autre facteur imprévu. Nous négocions avec une ressource vivante et une certaine élasticité dans les modes de gestion est impérative et nécessaire. Un dépassement de quota n'est pas nécessairement une mauvaise nouvelle, il peut aussi signifier que la dynamique dans un lac précis est en meilleure santé qu'auparavant.

Questions : Est-ce que le nouveau système de réservation de la pêche à la journée 4 mois à l'avance est en partie responsable de cette situation? Quelles sont les mesures prises par la SÉPAQ pour mettre fin à ce problème,
Réponse de Mathieu-H Brunet:
Avec l'instauration de la nouvelle méthode de réservation 4 mois à l'avance, il nous a fallu faire une moyenne des 5 dernières années afin de prévoir en combien de jours le quota des lacs serait pris. Dans le processus, il a pu se glisser une ou deux erreurs (entre autres dans le cas du lac Taure qui a été pêché 2 jours de trop) et le cas du Lac Sorcier qui avait été calculé un peu trop juste. Sachez aussi que malgré le fait que nous ayons essayé de tout prévoir pour l'instauration de la nouvelle méthode de réservation, certains éléments imprévisibles sont venus brouiller les cartes. Par exemple, on a vu la moyenne de pêcheur/chaloupe augmenter dans plusieurs cas, entre autres celui du Sorcier, étant donné que les gens avaient maintenant 4 mois pour préparer leur sortie de pêche plutôt que 48 heures, et que dans le cas du Sorcier aussi, la qualité des pêcheurs a augmenté, pour les mêmes raisons évoquées précédemment. Ce qui fait en fin de compte que les quotas ont été dépassés, sans atteinte cependant, et il est important de le mentionner, à la gestion de la ressource faunique.
Autrement, sachez aussi que dans 7 des 9 cas de dépassements réels (mis à part le cas des 11 lacs avec ensemencements), sur les 115 lacs offerts à la pêche quotidienne annuellement, le nombre de jours alloués pour la pêche sur ces lacs en 2009 a été diminué par rapport à 2008, afin de se laisser la marge de manoeuvre nécessaire pour rencontrer les objectifs de gestion.
Il n'y pas lieu de s'inquiéter de la gestion des lacs dans la réserve faunique Mastigouche, une des réserves où nous possédons le plus de données historiques de gestion dans le réseau des réserves fauniques au Québec. C'est d'ailleurs à cause de cette gestion exemplaire qu'on arrive à y maintenir une qualité de pêche exceptionnelle à travers le temps. Bon an, mal an, nous prélevons dans Mastigouche environ 95% des quotas alloués par le Ministère et c'est en partie à cause de cette raison que les quotas de prises quotidiennes et de possession ont jadis baissé de 10 truites à 7, pour permettre à davantage de gens de pouvoir profiter de la bonne qualité de pêche dans Mastigouche. Ce fut une excellente décision à l'époque.
(…)
En espérant le tout conforme à vos attentes, veuillez recevoir, M. Lefrançois, mes salutations distinguées.
Mathieu-H. Brunet, directeur
Je tiens à remercier M. Brunet d’avoir pris le temps de répondre à mes questions l’hiver dernier. Depuis que je m’intéresse aux statistiques de pêche de la réserve faunique Mastigouche, et surtout à celles qui ne sont pas publiées sur le site web de la SÉPAQ, j’ai appris bien des choses. J’ignorais comme vous, je l’imagine, que les quotas annuels des lacs ensemencés aux deux ans servaient avant tout de barèmes et qu’ils étaient sans cesse dépassés. Cet été lors de l’un de mes passages dans la réserve Mastigouche, j’ai demandé l’opinion d’un employé de la SÉPAQ à ce sujet. Il m’a expliqué que la réserve faunique Mastigouche fonctionnait de cette façon selon lui parce que les pêcheurs sur ces plans d’eau causeraient des dégâts en remettant à l’eau systématiquement les plus petites truites, celles qui ont été ensemencées plus récemment. Ainsi en permettant aux pêcheurs de prendre tout ce qui était possible chaque année, on réduit les possibilités de remise à l’eau des plus petits sujets à l’avenir. La raison : le taux de mortalité des ombles de fontaine capturés et remis à l’eau est passablement élevé. Tant que ces lacs donnent des résultats satisfaisants, ils restent donc ouverts au public, peu importe que le quota ait été dépassé largement.
Mais le cas de lac Sorcier est plus complexe. Ce lac est LE principal joyau de la réserve Mastigouche. Il contient deux espèces : l’omble de fontaine et la ouananiche. Ce lac n’a pas été ensemencé depuis 1972 selon des données que j’ai obtenues du MRNF suite à une autre demande d’accès à l’information. Pourtant, on n’y respecte pas les quotas annuels. En 2009, la saison de pêche a été de nouveau prolongée sur le lac au Sorcier malgré le fait que le quota annuel pour l’omble de fontaine avait été atteint. Fait intéressant, j’ai demandé à la SÉPAQ début septembre 2009 via la loi d’accès à l’information d’obtenir copie de :
« tout document qui porte sur la prolongation de la saison de pêche en 2009 sur tous les lacs de la réserve faunique Mastigouche incluant le lac Sorcier malgré le dépassement d’un quota de pêche annuel (en kilo et/ou en pression de pêche). »
Mme Nelly Rodrique, la responsable du traitement des demandes d’accès à l’information de la SÉPAQ m’a répondu que :
« aucun document ne correspond à votre demande. Toutefois, afin de répondre à vos préoccupations, nous serions disponibles pour vous expliquer le fonctionnement pour la prolongation de la saison de pêche. »
Je vais donc pouvoir vous donner plus d’informations à ce sujet avant longtemps.
Au plaisir de lire vos commentaires
David Lefrançois
www.peche-reportage.com