
En mai 2010, j’aurai la chance de retourner pêcher dans le secteur Houde-Patoulet de la réserve faunique Mastigouche. Avec un peu de chance au tirage au sort pour l’attribution des lacs, on peut faire de très belles pêches dans ce secteur. Lors de ma première sortie au lac Houde, je n’ai pas été en mesure de convaincre ma conjointe de m’accompagner à la pêche avant le lever du soleil. Je devais retourner la chercher autour de 9 h 30 au chalet. Arrivé au lac Houde, un grand lac de plus de 5 kilomètres de long, j’ai concentré mon exploration dans le secteur près de la mise à l’eau afin de ne pas être en retard. Le sonar m’a permis de repérer quelques poissons à une vingtaine de pieds de la surface sur 45 pieds de fond le long de la rive au sud-est de la petite baie où s’effectue la mise à l’eau sur ce lac. La traîne lente avec une simple cuillère, un avançon d’une quinzaine de pouces et un ver de terre a été efficace. Après quelques heures, 3 ou 4 ombles de fontaine de près d’une livre en moyenne avaient pris la direction de ma glacière! Je n’avais pas eu besoin de me rendre bien loin sur le lac Houde pour capturer de très belles mouchetées.
Une fois de retour au chalet vers 18 h, ma blonde et moi avions capturé pas loin d’une dizaine de truites mouchetées de ce calibre. Une très belle pêche réalisée en plein mois d’août à moins de 3 heures de route de Montréal! J’étais certain de pouvoir taquiner mon beau-père qui avait pêché au lac Miscou avec sa conjointe. Eh bien j’ai eu droit à toute une surprise, il avait capturé une belle grosse mouchetée de près de 2 livres et demie en finissant leur quota avec un poisson-nageur comme appât!
Nous sommes retournés au moins trois fois dans le secteur Houde-Patoulet après cette fructueuse première sortie. Toujours à la mi-août. Vous le savez déjà, c’est assez facile de faire un portrait positif d’une destination de pêche. Vous n’avez qu’à lire les magazines de pêche pour avoir la recette. Les chroniqueurs ont souvent la chance de pêcher sur les meilleurs lacs des secteurs qu’ils visitent avant le grand public. Pas étonnant qu’ils fassent de belles pêches. Mais pour vous et moi, pour les gens ordinaires, la pêche n’est pas toujours aussi exceptionnelle. En fait, selon moi, malheureusement la qualité de la pêche et de l’environnement diminue au fil du temps partout où j’ai la chance d’aller. Après avoir pêché plus de 10 ans dans la réserve Mastigouche, j’ai fini par constater que la pêche était plus difficile qu’à l’époque où j’y suis allé la première fois.
C’était au refuge Mastigou en début de saison. Fin des années 1990. Nous avions fait toute une pêche au lac Saint-Anselme. Mais des filets installés entre le lac Sans-Nom et le lac Mastigou avaient piqué ma curiosité. Le gardien du lac Houde, où nous avions loué un moteur, m’avait expliqué qu’il s’agissait d’une recherche scientifique sur l’impact du Meunier noir. À cette époque je ne savais même pas ce que signifiait la phrase « introduction d’espèces compétitrices ». J’ai tristement eu la possibilité de constater par moi-même l’impact de ce phénomène sur un de mes lacs favoris, le lac aux Chantiers. En moins de 5 ans, ce lac qui était l’un des meilleurs du secteur d’hébergement Shawinigan est devenu plus qu’ordinaire.

Une image vaut mille mots dit le dicton. Regardez bien cette carte du secteur Houde-Patoulet de la réserve faunique Mastigouche où j’ouvrirai ma saison de pêche en eau libre cette année. Tous les lacs en rouge, situés dans le bassin versant de la rivière Sans Bout, ont été victimes d’introduction d’espèces compétitrices, surtout du meunier noir selon une liste du MRNF obtenue par www.peche-reportage à l’aide de la loi d’accès à l’information. Dans cette liste, on retrouve le lac Houde, le lac Jimmy et le lac Orignac qui seront tous offerts à l’ouverture de la pêche en hébergement en mai 2010. Le lac Orignac n’apparaît pas sur cette carte, mais il se jette dans la rivière Sans Bout en aval. Il n’y a pas de courbe de dénivellation entre le lac Orignac et la rivière Sans Bout. C’est sans doute le facteur qui a favorisé la dispersion des Meunier noirs. Le lac Patoulet a été sauvé de cette invasion. Il se jette dans le lac Lafleur. Entre le lac Lafleur et la rivière Sans Bout, on peut voir deux courbes de niveau qui représentent un dénivelé de 10 mètres sur 45 mètres. En 1989, le MRFN a aménagé une chute sur la décharge du lac Lafleur pour enrayer l’avance du meunier noir. Cette chute a peut-être sauvé les écosystèmes du lac Lafleur et du lac Patoulet où l’omble de fontaine régnait sans compétition.

Le lac Patoulet n’est pas mentionné dans la liste des lacs victimes d’introduction d’espèce compétitrices que j’ai obtenue. Mais je n’ai pas de référence sur cette liste. J’ignore quand elle a été produite. Les statistiques du lac Patoulet ne donnent pas à croire que les Meuniers noirs y sont présents. J’ai obtenu du MRNF le poids total des captures annuelles de tous les lacs de la réserve faunique Mastigouche lors de 8 années depuis 1971. La moyenne du poids total des captures annuelles au lac Patoulet est de 223,78 kilos/année dans cet échantillon. En 2009, on y a pris 184,20 kilos d’ombles de fontaine au total. Les captures sur ce lac sont donc stables. Les chalets du secteur Houde-Patoulet sont bâtis sur la rive de ce grand lac qui fait 3,5 km de long. J’y ai pêché 2 fois sans trop y mettre de temps. Vacances familiales obligent je ne pouvais pas passer tout le temps que j’aurais souhaité à la pêche… Je n’y ai jamais eu une touche. Mais on peut prendre de belles truites sur ce lac. Il faut juste y mettre l’effort puisque la moyenne des prises depuis 1980 est de 2,17, le poids moyen des captures est de 400 grammes. Ma documentation ne mentionne aucun ensemencement sur ce lac, je n’ai trouvé aucune donnée sur des espèces compétitrices. Des travaux d'aménagements de frayères réalisés en 2000 au lac Patoulet semblent avoir permis de maintenir le taux de succès sur ce plan d'eau.

Dans le cas du lac Houde, la moyenne des captures annuelles de mon échantillon de 8 années donne 351,80 kilos/année. Les captures en 2009 étaient de seulement 235,90 kilos! La diminution est donc marquée, mais lui aussi a peut-être vu l’impact des Meuniers diminué suite à la mise en place d’une chute à sa décharge vers la rivière Sans Bout en 1989. J’ai fait plusieurs belles pêches au mois d’août sur le lac Houde. Toujours en pêchant à la traîne avec un leurre travaillant à une vingtaine de pieds. Ce lac est très grand, les pêcheurs y sont exposés au vent exactement comme sur le lac Patoulet. Par mauvais temps au printemps, ces deux grands plans d’eau ne doivent pas être très agréables à pêcher. Lors de l’ouverture de 2008, une mince couche de glace s’était formée pendant la nuit sur le lac Shawinigan. Les conditions de pêche en mai sont parfois difficiles. Plus un lac est grand, moins il réchauffe rapidement. J’espère que nous aurons un printemps hâtif cette année!

Le lac Jimmy est un élargissement de la rivière Sans Bout. Cette rivière est la voie d’accès qui a permis aux meuniers de coloniser tous ces lacs en rouge sur la carte. Le lac Jimmy a vu le poids total des captures annuelles y passer de 380,60 kilos en 1971 à 21,20 kilos en 2009! La moyenne pour cette statistique sur les 8 années auxquelles j’ai eu accès est de 159,66 kilos. On peut voir dans ces chiffres l’impact négatif du Meunier noir sur l’Omble de fontaine.
Que se passe-t-il lorsque des Meuniers colonisent un lac qui contenait uniquement des ombles de fontaine? Ces deux espèces à certains stades de leur développement se nourrissent des mêmes ressources qui sont en quantité limitée : larves d’insectes, vers, crustacés, etc. La présence du Meunier cause une augmentation majeure de la compétition pour l’accès à ce type de nourriture. Voici un exemple simple à comprendre. Les meuniers à l’aide de leur bouche suceuse sont plus efficaces que les ombles lorsqu’ils s’alimentent au fond d’un lac. Les biologistes appellent les organismes associés au fond marin le benthos. Les fonds marins étant une moins bonne zone pour se nourrir due à la compétition créée par les Meunier, les ombles doivent se tourner vers des proies moins riches en calories et plus difficiles à capturer. Avec le temps les ombles, moins efficaces que les Meunier aux plans de la croissance, de la reproduction et du recrutement, voient leur population diminuée. Les descendants des ombles sont moins nombreux. La qualité de pêche en souffre.
Est-ce que la baisse dramatique des captures sur le lac Jimmy s’explique uniquement par la compétition des meuniers noirs et autres menés qui y ont été introduits ? Le gros bon sens m’indique que non. Une petite session de visionnement sur Google Earth vous donnera une autre cause plausible de la baisse de qualité de pêche. Tout le secteur de la rivière Sans Bout a subi d’importantes perturbations : des coupes forestières et la construction de nombreux chemins forestiers. Les travaux forestiers sont une importante source de sédiments qui une fois déplacés par les eaux de ruissellement détruisent les frayères de l’omble de fontaine. Allez savoir quelles sont les raisons exactes qui expliquent qu’on a capturé 18 fois moins d’ombles de fontaine au lac Jimmy en 2009 qu’en 1971. Une chose est certaine, ce lac ne sera pas mon premier choix en 2010!

Pas plus que le lac Orignac, un autre grand plan d’eau de plus de 3 kilomètres de long. Tout comme les lacs Houde et Patoulet, le lac Orignac ne compte à peu près aucune structure pour se protéger des vents froids du printemps, quelques baies, une seule île. Le lac Orignac doit réchauffer lentement lui aussi au printemps. Depuis 1971, le quota annuel moyen de ce lac est de 360 kg. En 2009, le quota annuel était de seulement 166 kg avec 5,3 prises de 156 grammes. Le quota a été pris en 2009 en 203 jours-pêche. Le poids moyen des prises depuis 1980 est de 147 grammes. Les captures pesaient en moyenne 156 grammes en 2009. Le succès moyen depuis 1980 est de 5,07 prises. En 2009, les pêcheurs ont capturé 5,3 prises par jour. De toute évidence, les ombles de fontaine semblent moins souffrir de la présence des Meuniers noirs sur ce plan d’eau.

Le lac Miscou est beaucoup plus petit. Les chances sont bonnes que les truites y soient actives plus rapidement qu’ailleurs. Mais deux problèmes feront qu’il sera peu probable que nous choisissions ce lac : il est accessible en VTT et il n’a pas été ensemencé depuis longtemps. Ce lac a été ensemencé 17 fois depuis 1974. Avec du fretin non indigène. En fait, on l’a ensemencé presque chaque 2 ans depuis 1994. Les statistiques récentes nous indiquent une baisse spectaculaire des captures annuelles de 68,70 kilos à 16,30 kilos de 2008 à 2009. Ce lac sera probablement ensemencé à l’automne 2010. La pêche y sera difficile en 2010.


Le lac Écartant est un autre beau cas. C’est un lac très difficile à pêcher que je recommande uniquement aux pêcheurs de trophée. Une source m’a laissé entendre qu’il est tranquille au printemps! Des récits récents sur QP.com nous ont confirmé qu’on peut y faire de sacrées belles captures. Ce lac fait partie de la liste d’une centaine de lacs peu ou pas productifs de la réserve faunique Mastigouche. Le taux de recrutement sur ce lac est très bas. La frayère est dans un cours d’eau acide selon un document du MRNF.
Regardez le tableau à droite. Les quotas sont en chute libre sur le lac Écartant. Je ne peux pas vous expliquer pourquoi mais ces chfifres font peur! Ce lac a été offert pour la première fois en 1977. Le quota annuel était de 123 kilos. L'année suivante le quota a pratiquement doublé. Il était de 209 kg de 1978 à 1980. En 1981 on l'a ramené à 93 kilos. Cette année-là, malgré 95 jours-pêche, les prises annuelles étaient d'à peine 26 kilos. En 1998, le MRNF a aménagé une frayère en rétrécissement au lac Écartant dans l’espoir d’augmenter les rendements naturels de 10 à 90 kg/année. Le plan ne semble pas avoir fonctionné. Selon le plan de pêche du MRNF ce lac aurait dû être fermé en 2003,2005 et 2009. Pourtant, j’ai trouvé des statistiques de captures pour ces 3 années. La SÉPAQ a offert ce plan d'eau sur demande. 30 jours-pêche ont été effectués au lac Écartant l'année dernière. On y a pris 21,70 kg alors que le quota annuel déterminé pour 2009 par le MRNF était de zéro! Le dernier quota annuel offert sur ce lac était de seulement 7 kg en 2007! J'aimerais bien comprendre un jour pourquoi le lac Écartant a vu ses quotas annuels passés de 209 kilos à 7 kilos en 20 ans.
Le lac Sans Nom ne fait pas partie de la liste des lacs victimes de l’introduction du Meunier Noir. Mais il est évident qu’il est colonisé par cette espèce. Les filets dont je parlais au début de cet article étaient bâtis entre le lac Mastigou et le lac Sans Nom. Ils servaient à réduire le nombre de meuniers dans ces plans d’eau. Le poids moyen des prises sur ce lac est de 168 grammes depuis 2000, mais il était de 123 grammes en 2009. Le succès moyen de 4,3 prises depuis 1980, mais il était de seulement 2,75 prises en 2009. Un lac à éviter entre vous et moi!
Parmi tous ces lacs, je choisirais probablement le lac Houde et le Patoulet. Ils sont proches des chalets. Avec un peu de chance, on aura droit à une chaloupe sur chacun de ces deux lacs si la SÉPAQ décide de réserver comme l’année dernière une chaloupe par chalet sur le Patoulet et le Houde. C’est l’une des raisons qui m’ont fait choisir ce secteur pour ouvrir ma saison. Les chances qu’on y fasse un quota de 7 truites sont très faibles, mais on peut y prendre de belles prises. C’est mon genre de lacs au printemps…
Au plaisir de vous lire
David Lefrançois
www.peche-reportage.com
NDLR: J'ai obtenu et compiler les captures annuellles totales de tous les lacs de la réserve faunique Mastigouche pour les années suivantes: 1971-1973, 1981, 1991, 2007-2009